
Souleymane Koly Kourouma était une figure emblématique des arts du spectacle africain, né le 18 août 1944 à Nzérékoré en Guinée et décédé le 1er août 2014 à Conakry. Dramaturge, metteur en scène, chorégraphe, danseur, musicien, réalisateur et producteur panafricaniste convaincu, il a révolutionné le paysage culturel africain en fondant l'Ensemble Kotéba d'Abidjan en 1974, une troupe mélangeant théâtre, musique et danse, ainsi que Les Go de Kotéba en 1993.
Après des études de sociologie en France, il s'est installé en Côte d'Ivoire où il a développé une vision artistique résolument ancrée dans la réalité urbaine africaine contemporaine, tout en puisant dans les traditions. Ses créations, abordant avec acuité les problèmes sociopolitiques du continent, ont connu un succès international, faisant de lui un consultant recherché par diverses organisations internationales et un ambassadeur incontournable de la culture africaine moderne.
Introduction
Souleymane Koly Kourouma, figure emblématique des arts du spectacle africain, a marqué l'histoire culturelle du continent par sa vision novatrice et son engagement indéfectible pour la promotion des arts africains. Dramaturge, metteur en scène, chorégraphe, musicien et producteur visionnaire, il a su créer un pont entre tradition et modernité, tout en développant un langage artistique propre et résolument ancré dans les réalités urbaines africaines.
Les débuts d'un artiste complet
Né le 18 août 1944 à Nzérékoré, dans le sud-est de la Guinée, Souleymane Koly grandit dans un environnement riche en traditions culturelles. Adolescent, il passe ses vacances à suivre les représentations théâtrales dans la Guinée révolutionnaire de Sékou Touré, expérience qui façonnera sa vision artistique future.
Après l'obtention de son baccalauréat scientifique, il quitte la Guinée pour la France dans les années 1960. À Paris, tout en poursuivant des études de sociologie qui le mèneront à l'obtention d'un diplôme du Centre d'Études Littéraires et Sciences Appliquées, il monte avec des amis l'Ensemble Kaloum Tam Tam, première manifestation de son engagement artistique.
L'installation en Côte d'Ivoire et les fondements d'une vision
En novembre 1971, Souleymane Koly s'installe avec sa famille à Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire. Cette ville en pleine effervescence, symbole de l'urbanisation galopante de l'Afrique de l'Ouest, devient le creuset de sa vision artistique. Nommé directeur du Département des Arts et Traditions Populaires à l'Institut National des Arts d'Abidjan, il y travaille de 1971 à 1973.
Dans cette structure, il tente d'implanter les idées qui constitueront plus tard les fondements conceptuels de son œuvre. Pour lui, le département ne devait pas se contenter d'être un lieu de collecte et d'archivage des traditions populaires, mais plutôt un catalyseur pour "ivoiriser" l'enseignement et la création artistique. Il crée trois unités : une cellule de recherches et créations musicales, une autre pour les arts plastiques, et une troisième dédiée aux arts de la scène.
Face aux résistances administratives, il quitte l'Institut en 1973 pour intégrer le ministère du Plan en tant que sociologue, poste qu'il occupera jusqu'en 1984. Cette expérience professionnelle diverse nourrit sa compréhension des dynamiques sociales qui se reflètera plus tard dans ses créations artistiques.
L'Ensemble Kotéba : une révolution culturelle
En 1974, Souleymane Koly fonde l'Ensemble Kotéba d'Abidjan, troupe qui deviendra l'une des compagnies les plus influentes et populaires d'Afrique de l'Ouest. Le nom "Kotéba" est riche de signification : en bambara, "Koté" signifie escargot et "Ba" grand. Ce terme fait référence à une forme de théâtre traditionnel malien qui mêle théâtre, musique et danse, avec une dimension satirique et critique des travers sociaux.
L'originalité de Koly réside dans sa capacité à réinventer cette tradition en l'ancrant résolument dans la réalité urbaine contemporaine. Comme il l'explique lui-même : "Nous sommes d'emblée explicitement inscrits dans la problématique de la ville africaine avec sa nouvelle culture en émergence." Les thèmes de ses créations sont puisés dans le quotidien des quartiers populaires d'Abidjan, reflétant les mutations sociales, les espoirs et les difficultés d'une jeunesse africaine à la croisée des influences locales et mondiales.
Le style distinctif de l'Ensemble Kotéba se caractérise par plusieurs éléments :
- Un discours ancré dans le présent et la réalité urbaine
- L'utilisation des langues africaines et du français populaire
- Le recours à tous les arts de la scène : théâtre, danse, musique, chant, mime
- Des performances entièrement "live" avec des effectifs importants
- Une accessibilité pour tous, tant comme spectateurs que comme potentiels acteurs
Un succès international et une production féconde
De 1974 à sa disparition, Souleymane Koly et l'Ensemble Kotéba ont créé une œuvre riche et diverse. Parmi les productions les plus marquantes figurent :
- "L'Appel du tamtam" (1974)
- "Adama Champion" (1981)
- "Fanico" (1982)
- "Cocody Johnny" (co-écrit avec Koffi Kwahulé)
- "Commandant Jupiter & ses Blacks Nouchis"
- "Eh, Didi Yako"
- "Waramba, Opéra mandingue" (1991)
- "Funérailles Tropicales"
- "Navetanes"
- "Dozo, la colère de la brousse"
- "La Cour" (2002)
À travers ces créations, Koly aborde avec acuité les problèmes sociaux et politiques du continent africain, dénonçant les abus de pouvoir, questionnant les illusions de la modernité, tout en valorisant certains aspects de la tradition.
L'Ensemble Kotéba connaît un succès retentissant qui le mène sur les routes d'Afrique et au-delà. Après une première tournée européenne au Festival de Nancy à Fouard en 1980, la troupe se produit à Beaubourg en 1982, puis en Amérique du Nord, dans l'Océan Pacifique et partout en Europe. La compagnie effectue même des résidences longues à l'étranger, notamment à Nouméa en Nouvelle-Calédonie et à Uzès en France, où elle reste une année entière en 1988-1989.
Un talent de découvreur et formateur
L'une des grandes forces de Souleymane Koly réside dans sa capacité à détecter et développer les talents. Souvent décrit comme un "éleveur d'artistes", il recrute la plupart de ses collaborateurs directement dans la société, sans qu'ils aient nécessairement reçu une formation artistique préalable. Grâce à son œil avisé et son imagination fertile, il façonne des comédiens remarquables comme Gondo (surnommé par le journal Libération "le De Funès africain"), Mamie Foutou ou encore le personnage d'Ancien, l'ancien tirailleur.
Sa troupe devient un lieu de rencontre et d'échange, mettant l'accent sur la formation, avec la création comme dynamique de groupe. De nombreux artistes africains de notoriété internationale comme Manu Dibango, Ali Farka Touré, Ray Lema, le djembéfola Mamady Keïta ou Amara Kanté collaborent avec l'Ensemble Kotéba, enrichissant mutuellement leurs univers artistiques.
Diversification et nouveaux projets
Au fil des années, l'entreprise Kotéba se diversifie avec la création de deux nouvelles formations au sein de la structure :
En 1993, Souleymane Koly fonde Les Go de Kotéba ("les nanas du grand escargot"), un trio musical féminin composé de Niama Kanté (Guinéenne), Awa Sangho (Malienne) et Maaté Keïta (Ivoiro-Guinéenne). Ces trois jeunes femmes, intégrées très jeunes dans la troupe principale, se distinguent par leurs talents pour la musique et le chant. Le groupe enregistre plusieurs albums à succès : "Les Go de Kotéba" (1997), "Dan Gna" (1999) - avec la participation d'Angélique Kidjo -, "Faso den" (2000), et après le départ de Niama Kanté, "WAF: West African Feelings" (2006) en duo.
Parallèlement, il développe le Jeune Ballet d'Afrique Noire (J-BAN), formation de danse contemporaine dirigée par Rokya Koné, son assistante chorégraphe de longue date.
En 1987, Souleymane Koly participe au film "La Vie Platinée" de Claude Cadiou, long-métrage inspiré de sa création "Didi par-ci, Didi par là", pour lequel l'Ensemble Kotéba fournit musiques originales, chorégraphies et une partie du financement. En 1998, il crée avec Dominique Guihot le personnage de "Moussa le Taximan" pour une série réalisée par Henri Duparc et Maka Sidibé.
Reconnaissance et engagement panafricain
Au milieu des années 1980, la réputation de Souleymane Koly dépasse le cadre strictement artistique. Il devient consultant auprès de diverses organisations internationales dont l'UNESCO et la Communauté Économique Européenne, ainsi qu'auprès de plusieurs gouvernements africains.
Profondément panafricaniste, il œuvre toute sa vie pour le rayonnement des cultures africaines et leur reconnaissance internationale. Son travail jette des ponts entre les traditions et la modernité, entre l'Afrique et le monde, tout en restant profondément ancré dans les réalités sociales du continent.
Retour aux sources et dernières années
En 2011, animé par l'espoir d'une Guinée plus démocratique sous la présidence d'Alpha Condé, Souleymane Koly décide de rentrer dans son pays natal. Il accepte le poste de Conseiller principal chargé du développement culturel international au ministère de la Culture. Cependant, déçu par l'immobilisme institutionnel, il se retire rapidement pour se consacrer entièrement à ses activités artistiques.
Le vendredi 1er août 2014, à quelques jours de son 70ème anniversaire, Souleymane Koly décède des suites d'une crise cardiaque à son domicile de Lambandji, dans la banlieue de Conakry. Sa disparition marque la fin d'un chapitre important de l'histoire culturelle africaine, mais son héritage continue d'inspirer les générations d'artistes qui lui ont succédé.
Un héritage durable
L'œuvre de Souleymane Koly constitue un patrimoine culturel inestimable pour l'Afrique et le monde. En créant un théâtre à la fois populaire et exigeant, à la fois enraciné dans les traditions africaines et tourné vers la modernité, il a ouvert la voie à de nombreux créateurs contemporains.
Sa formule unique mêlant théâtre, danse et musique, son regard acéré sur les réalités sociales africaines et son talent pour révéler et former des artistes font de lui l'une des figures les plus importantes de la scène culturelle africaine de la fin du XXe siècle.
Plus qu'un simple artiste, Souleymane Koly était un visionnaire qui, selon sa propre expression, cherchait à "conjuguer l'Afrique au futur". Son œuvre continue de résonner aujourd'hui, témoignage vivant d'une Afrique créative, dynamique et résolument tournée vers l'avenir.