Kéléfa Sall
Prénom
Kéléfa
Nom
Sall
Date de naissance
Date de décès
Pays de naissance
Guinée

Kéléfa Sall (1958–2019) était un magistrat guinéen d'exception, diplômé de la Faculté de droit de l'Institut Polytechnique de Conakry et de l'École Nationale d'Administration de Paris, qui marqua profondément l'histoire judiciaire de son pays en devenant le premier président de la Cour Constitutionnelle de Guinée à sa création en 2015. Membre fondateur et président de l'Association des magistrats de Guinée, il œuvra toute sa carrière pour l'indépendance de la justice et l'amélioration des conditions de la profession.

Il est surtout resté dans les mémoires pour son discours courageux lors de la seconde investiture du président Alpha Condé en décembre 2015, où il l'avait publiquement mis en garde de se « garder de succomber à la mélodie des sirènes révisionnistes » — une allusion directe aux velléités de modification constitutionnelle pour un troisième mandat. Ce courage lui coûta sa place : destitué en septembre 2018 par huit de ses neuf collègues dans ce que beaucoup de juristes qualifièrent de « putsch institutionnel », il ne se remit jamais de cette injustice et mourut le 27 juillet 2019 à Conakry, à 61 ans, laissant derrière lui l'image d'un homme intègre qui choisit ses convictions plutôt que le confort du pouvoir.

Introduction

Kéléfa Sall (1958 – 27 juillet 2019) est l'une des figures les plus marquantes de la magistrature guinéenne contemporaine. Premier président de la Cour Constitutionnelle de Guinée depuis sa création en 2015, il restera dans l'histoire comme un homme de principes qui n'a jamais plié face aux pressions politiques — et qui a payé ce courage de sa santé, puis de sa vie.

Origines et formation : les fondations d'un juriste engagé

Né en 1958 en Guinée, Kéléfa Sall grandit dans un pays encore marqué par les séquelles de la dictature sékou-touréiste et en quête permanente de ses repères démocratiques. Dès ses années d'études, il se distingue par une rigueur intellectuelle et un attachement profond à l'État de droit.

Sa formation est à la fois locale et internationale. Il est diplômé de la Faculté de droit de l'Institut Polytechnique de Conakry, puis de la prestigieuse École Nationale d'Administration de Paris (ENA) — une double formation qui forge en lui une vision exigeante de la séparation des pouvoirs et de l'indépendance judiciaire. Ces bases solides vont structurer l'ensemble de sa carrière.

Un parcours au service de la justice guinéenne

Magistrat de carrière, Kéléfa Sall consacre sa vie professionnelle au renforcement des institutions judiciaires de son pays. Il s'engage très tôt dans la défense collective de la profession en devenant membre fondateur puis président de l'Association des magistrats de Guinée. C'est dans ce cadre qu'il obtient la reconnaissance de l'association par l'Union Internationale des Magistrats, une avancée significative pour la crédibilité de la magistrature guinéenne sur la scène internationale.

C'est également grâce à son action que le statut particulier des magistrats est signé en Guinée — une réforme structurelle qui améliore concrètement les conditions d'exercice de la profession.

En 2007, au plus fort de la grève générale déclenchée par l'Inter-centrale USTG/CNTG, Kéléfa Sall publie une déclaration de soutien sans réserve au mouvement syndical, démontrant une sensibilité sociale rare chez un magistrat de son rang.

De 2010 à 2013, il siège au Conseil National de la Transition (CNT), l'assemblée législative qui a œuvré sous le régime militaire pour jeter les bases d'une Guinée démocratique. Il y supervise notamment l'adoption de lois organiques visant à renforcer l'indépendance du pouvoir judiciaire.

Président de la Cour Constitutionnelle : l'homme qui a osé parler

En 2015, à la création de la Cour Constitutionnelle guinéenne, Kéléfa Sall est nommé premier président de cette institution, clé de voûte de l'architecture démocratique du pays. C'est dans l'exercice de cette fonction qu'il va accomplir l'acte pour lequel il sera longtemps remembré.

Le 14 décembre 2015, lors de la seconde investiture du président Alpha Condé, Kéléfa Sall prononce un discours d'une clarté et d'un courage politique rares en Afrique. Face au chef de l'État et devant l'ensemble du gotha politique guinéen, il déclare solennellement :

« La conduite de la nation doit nous réunir autour de l'essentiel. Ne nous entourons pas d'extrémistes, ils sont nuisibles à l'unité nationale. Évitez toujours les dérapages vers les chemins interdits en démocratie et en bonne gouvernance. Gardez-vous de succomber à la mélodie des sirènes révisionnistes. Car, si le peuple de Guinée vous a donné et renouvelé sa confiance, il demeure cependant légitimement vigilant. »

Ces quelques phrases, prononcées au moment précis où des rumeurs de révision constitutionnelle commencent à circuler, font l'effet d'un coup de tonnerre. Kéléfa Sall vient d'avertir publiquement le président de la République que toute tentative de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir serait contraire à la volonté du peuple guinéen. C'est un acte d'une bravoure exceptionnelle — et il en paiera les conséquences.

La destitution : un « putsch » contre la Constitution

À partir de mars 2018, la situation au sein de la Cour Constitutionnelle se dégrade rapidement. Huit des neuf conseillers déposent une motion de défiance contre leur président, lui reprochant notamment « autoritarisme » et « gestion opaque ». Mais pour l'opposition, la société civile et de nombreux juristes constitutionnalistes, la réalité est tout autre : la destitution de Kéléfa Sall est directement liée à ses prises de position contre toute modification de la Constitution susceptible d'ouvrir la voie à un troisième mandat d'Alpha Condé.

Le 12 septembre 2018, la motion est officialisée. Kéléfa Sall refuse de reconnaître la légitimité de cette procédure et boycotte la cérémonie de passation de service du 8 octobre 2018, estimant rester le président constitutionnel de l'institution. Le 3 octobre 2018, un décret présidentiel entérine sa destitution et installe Mohamed Lamine Bangoura à sa place.

De nombreux juristes dénoncent alors un véritable « putsch institutionnel », et l'opposition guinéenne s'indigne de cette éviction perçue comme un acte politique masqué en procédure interne. Des militants de la société civile — dont la cellule Balai Citoyen — organisent des sit-in devant la Cour Constitutionnelle en soutien au président destitué.

Les derniers mois : l'écriture comme refuge

Après sa destitution, Kéléfa Sall disparaît des radars politiques. Il confie à la presse qu'il prépare un livre de mémoires dans lequel il entend livrer « l'autre pan de l'histoire » — sa vérité sur ce qu'il a vécu à la tête de la Cour Constitutionnelle. Il ne parviendra jamais à terminer cet ouvrage.

Souffrant de problèmes cardiaques sévères, il subit plusieurs hospitalisations en France et aux États-Unis, où résident ses enfants. Profondément meurtri par sa destitution qu'il considère comme une injustice flagrante, il sombre dans un isolement progressif.

Le 27 juillet 2019, Kéléfa Sall s'éteint à l'Hôpital de l'Amitié sino-guinéenne de Kipé, dans la banlieue de Conakry. Il avait 61 ans.

Des funérailles à son image : sobres et dignes

Conformément à sa volonté et à celle de sa famille, Kéléfa Sall est inhumé dans la plus grande sobriété, le 30 juillet 2019 au cimetière de Kameroun, à Conakry. Aucun officiel du gouvernement n'est présent. Malgré les propositions d'hommage national émanant de l'Association des magistrats de Guinée et d'anciens membres du CNT, la famille décline toutes ces initiatives, fidèle à ce que le défunt avait souhaité de son vivant.

Ses pairs, ses amis et de nombreux juristes l'accompagnent cependant en silence. Le chef de file de l'opposition, Cellou Dalein Diallo, résume le sentiment de beaucoup en déclarant : « Il n'a pas survécu à l'injustice. »

Héritage : un nom gravé dans la mémoire judiciaire guinéenne

Aujourd'hui encore, le nom de Kéléfa Sall est régulièrement cité lors des rentrées judiciaires guinéennes. L'Association des magistrats de Guinée lui rend hommage pour avoir « participé activement et loyalement au rayonnement de l'institution judiciaire ». Son discours de 2015 reste une référence dans les débats sur l'indépendance judiciaire et la résistance aux révisions constitutionnelles opportunistes.

Il incarne, pour une génération entière de magistrats africains, ce que signifie rester droit dans ses bottes face au pouvoir : un exemple que l'histoire, têtue, a choisi de retenir.