Mohamed Doussou Traoré

Mohamed Doussou Traoré
First name
Mohamed Doussou
Last name
Traoré
Nickname
Watara
Native country
Guinea

Mohamed Doussou Traoré est un entrepreneur et ancien haut fonctionnaire guinéen qui a connu une ascension fulgurante, passant de conducteur de taxi-moto à Kankan à la tête d'un empire économique diversifié avant d'être nommé directeur général du Patrimoine Bâti Public le 21 janvier 2022 par le CNRD. Originaire du Hamana et âgé de 41 ans en 2022, il a bâti sa fortune dans les télécommunications (partenaire d'Orange et MTN Guinée), l'immobilier, l'importation de produits surgelés et l'agriculture, employant près de 700 personnes à travers son Groupe Watara multi-services.

Durant son mandat de trois ans à la tête du Patrimoine Bâti Public, il s'est illustré par des opérations controversées de récupération et de démolition de bâtiments publics occupés illégalement, notamment la résidence de Cellou Dalein Diallo en mars 2022, tout en menant une politique ambitieuse de modernisation et de digitalisation du secteur avec la rénovation de dizaines d'édifices et la construction de logements sociaux.

Son parcours s'achève brutalement le 22 janvier 2025 lorsqu'il est limogé pour détournement présumé de 267 milliards de francs guinéens et mauvaise gestion, avant de fuir vers la Côte d'Ivoire tandis que ses biens en Guinée sont saisis et placés sous surveillance militaire, faisant de lui un symbole des contradictions entre réussite entrepreneuriale, service public et dérives présumées de la gouvernance guinéenne.

Introduction

Mohamed Doussou Traoré, né à Kankan et originaire du Hamana, incarne un parcours atypique dans le paysage économique et administratif guinéen. Âgé de 41 ans en 2022, cet homme d'affaires a connu une ascension remarquable depuis ses débuts comme conducteur de taxi-moto dans la deuxième ville du pays.

Après ses études, le jeune Traoré commence humblement comme gérant de chambres froides, travaillant aux côtés de commerçants libanais pour approvisionner les vendeuses de poisson. Grâce à un système de tontines, il parvient à constituer un capital initial qui lui permettra de développer ses premières activités commerciales dans le secteur des produits surgelés.

L'essor d'un empire économique diversifié

Au fil d'une décennie, Mohamed Doussou Traoré bâtit un véritable conglomérat économique à travers le Groupe Watara multi-services. Son empire repose sur plusieurs piliers stratégiques qui font de lui l'un des jeunes entrepreneurs les plus prospères de Guinée.

Dans le secteur des télécommunications, il devient partenaire national d'Orange Guinée, gérant la distribution de leurs produits et services en Basse Guinée, puis s'associe également avec MTN Guinée. Son portefeuille s'enrichit d'un partenariat exclusif avec Vivo Energy, renforçant sa présence dans le secteur énergétique.

L'immobilier constitue un autre pilier de sa fortune. À Kankan, il possède plus de quinze villas accompagnées de vastes terrains. Son activité de construction et de vente immobilière témoigne d'une expertise qui sera plus tard valorisée dans ses fonctions publiques. En 2018, il entame la construction d'un imposant immeuble au quartier Bordo, achevé lors de la fête de Tabaski, symbolisant sa réussite entrepreneuriale.

Le secteur agroalimentaire représente également une part importante de ses activités. Importateur de produits surgelés, notamment de chairs de poulet en provenance de Hollande, il dispose d'un entrepôt de conservation de 300 tonnes à Kankan. Son engagement dans l'agriculture se manifeste par l'exploitation de 50 hectares de rizières à Boula, près de la frontière ivoirienne.

Parallèlement, Mohamed Doussou Traoré diversifie ses activités en créant une société de sécurité et en s'impliquant dans l'événementiel culturel. Il organise des concerts à Kankan, invitant les grandes vedettes de la musique guinéenne comme Sékouba Kandian Kouyaté, Sékouba Bambino, Amadou Sodia et Elie Kamano.

Selon ses déclarations, son entreprise emploie près de 700 personnes, faisant de lui un acteur majeur de l'emploi dans la région. Son engagement communautaire se traduit par le don de plus d'une dizaine de forages à Kankan, renforçant son statut de leader communautaire.

La nomination au patrimoine bâti public

Le 21 janvier 2022, Mohamed Doussou Traoré est nommé directeur général du Patrimoine Bâti Public par le Comité National du Rassemblement pour le Développement (CNRD), dirigé par le Colonel Mamadi Doumbouya. Cette nomination intervient dans un contexte de transition politique, suite au coup d'État du 5 septembre 2021.

Lors de sa prise de fonction le 24 janvier 2022, le nouveau directeur général prononce un discours empreint d'humilité et de détermination. Ancien militant du PEDN avant de rejoindre le RPG Arc-en-ciel d'Alpha Condé en 2015, il présente sa nomination comme un engagement à servir la vision du CNRD pour la refondation de la Guinée.

Sa mission principale consiste à récupérer et moderniser le patrimoine immobilier de l'État, longtemps victime d'une gestion négligente et d'appropriations illégales par des personnalités influentes.

Une gestion controversée marquée

Dès février 2022, Mohamed Doussou Traoré mène des opérations médiatisées de récupération de domaines publics. Le 28 février, accompagné d'un huissier, il procède à la récupération du domicile de Sidya Touré à La Minière, réclamant les clés de la résidence.

Le 29 mars 2022, l'opération la plus controversée de son mandat se déroule à Dixinn : la démolition de l'ancienne résidence de Cellou Dalein Diallo, leader de l'UFDG. Cette action, menée alors qu'une procédure judiciaire est en cours, suscite l'indignation des avocats de l'opposant politique. Me Paul Yomba Kourouma dénonce publiquement la présence de Mohamed Doussou Traoré sur le terrain, dirigeant les opérations de démolition en présence des forces de gendarmerie et de police.

Les avocats annoncent une citation directe devant le tribunal correctionnel pour destruction d'édifice, conformément à l'article 523 du code pénal guinéen. Ils soulignent que bien que l'État ne soit pas pénalement responsable en tant que personne morale, les agents physiques ayant participé à ces actes peuvent être poursuivis.

Face à ces accusations, le directeur général se défend en affirmant agir dans le cadre d'un programme de l'État, justifiant ses actions par la nécessité de récupérer le patrimoine public illégalement occupé.

Un bilan ambitieux et des réalisations controversées

En janvier 2023, lors d'une conférence de presse, Mohamed Doussou Traoré présente les justifications des opérations de déguerpissement à Camayenne et Cameroun. Il défend une vision économique ambitieuse : remplacer 123 bâtiments occupés par des immeubles de R+5, créant ainsi 1 233 appartements modernes avec des commerces et bureaux intégrés.

Selon lui, cette densification urbaine permettrait de réduire les coûts de transport pour les fonctionnaires, diminuant ainsi les importations de carburant et bénéficiant à un plus grand nombre de familles guinéennes.

Le bilan présenté en août 2024 lors du 8ème Forum National des Acteurs Publics (FONAP) révèle l'ampleur des réalisations : rénovation de 40 édifices, démolition de 165 bâtiments non conformes, affectation de 120 bâtiments aux services publics et cadres de l'État, récupération de quatre sites détournés, construction de 33 édifices dans la cité des médecins à Donka, et récupération de 15 bâtiments pour diverses utilisations publiques.

La modernisation institutionnelle constitue également un axe prioritaire : digitalisation de la direction générale, numérisation des données du recensement immobilier de 2009 (23 543 bâtiments répertoriés dont 9 339 à Conakry), et création d'un site web permettant aux demandeurs de logements d'interagir en ligne avec le service.

La chute brutale et les accusations de détournement

Le 22 janvier 2025, exactement trois ans après sa nomination, un décret présidentiel met fin aux fonctions de Mohamed Doussou Traoré et de son adjoint Aly Soumah. Le motif invoqué : détournement de fonds publics et mauvaise gestion.

Selon les informations rapportées par la presse, le montant présumé détourné s'élèverait à 267 milliards de francs guinéens, un chiffre astronomique même dans un contexte où les scandales financiers se multiplient en Guinée. Cette somme aurait été siphonnée du Patrimoine Bâti Public, service stratégique chargé de gérer et percevoir les revenus locatifs des domaines de l'État.

Sentant son arrestation imminente, l'ancien directeur général aurait quitté précipitamment la Guinée pour la Côte d'Ivoire, pays où il aurait longtemps résidé. Cette fuite soulève des questions sur d'éventuelles complicités ayant facilité un tel détournement dans un service supposément soumis à des audits réguliers.

Les répercussions et la traque des biens

Dès le 28 janvier 2025, les forces spéciales investissent le domicile de l'ex-directeur général à Conakry, retenant les occupants dans une opération controversée de prise d'otage familiale. Certaines sources évoquent un différend personnel impliquant le président Mamadi Doumbouya et un certain Bil Condé, suggérant que l'affaire dépasse le simple cadre du détournement présumé.

À Kankan, sa résidence au quartier Bordo S.O.S, où vivait sa famille, est scellée et placée sous surveillance militaire début février 2025. Un haut responsable militaire procède au recensement de tous les biens, y compris les meubles, avec ordre de ne rien déplacer. Le père de Mohamed Doussou Traoré et sa famille quittent les lieux pour une autre résidence familiale.

Une deuxième propriété située dans le quartier Briqueterie est également placée sous surveillance, présageant une saisie généralisée des biens de l'ancien directeur dans le cadre des enquêtes en cours.

Contacté par les médias, Mohamed Doussou Traoré refuse de commenter les événements ou les accusations portées contre lui, maintenant un silence qui alimente les spéculations sur sa situation réelle et ses intentions.

Un parcours symbolique des contradictions guinéennes

L'histoire de Mohamed Doussou Traoré cristallise les paradoxes de la gouvernance guinéenne contemporaine. De conducteur de taxi-moto à entrepreneur prospère, puis haut fonctionnaire controversé finalement accusé de détournement massif, son parcours illustre à la fois les possibilités d'ascension sociale et les dérives de la gestion publique.

Présenté en 2024 comme un réformateur audacieux parmi les "100 personnalités qui font bouger la Guinée", célébré pour son volontarisme et son instinct patriotique, il se retrouve moins d'un an plus tard au cœur d'un scandale financier de grande ampleur, recherché par les autorités et contraint à l'exil.

Son cas soulève des questions fondamentales sur les mécanismes de contrôle des finances publiques, la responsabilité des cadres de l'État, et les limites de la lutte contre la corruption dans un contexte de transition politique. La collaboration avec Interpol et les autorités ivoiriennes s'avère désormais déterminante pour établir la vérité sur cette affaire qui continue de secouer l'opinion publique guinéenne.