
Sory Kandia Kouyaté était un maître griot, musicien, compositeur et chanteur guinéen né le 25 août 1937 à Manta (Dalaba) et décédé le 25 décembre 1977 à Conakry. Descendant direct de Balla Fasséké Kouyaté, le griot attitré de l'empereur Soundiata Keita, il était reconnu pour sa voix exceptionnelle d'une puissance remarquable qui lui valut le surnom de "La Voix de la Révolution". Proche collaborateur du président Ahmed Sékou Touré après l'indépendance, il devint un ambassadeur culturel de la Guinée, représentant son pays aux Nations unies et lors de nombreuses tournées internationales.
Son génie résidait dans sa capacité à moderniser les chants ancestraux mandingues tout en préservant leur essence traditionnelle. Sa carrière fut couronnée de nombreuses distinctions dont la médaille d'or au Festival International du Folklore en 1966 et le Disque d'or du Grand Prix de l'Académie Charles Cros en 1970. Sa disparition prématurée à l'âge de 44 ans priva l'Afrique de l'une de ses plus grandes voix, laissant derrière lui un héritage musical inestimable.
Introduction
Né le 25 août 1937 à Manta (actuel Bodié) dans la région de Dalaba en Guinée, Sory Kandia Kouyaté était destiné à marquer l'histoire musicale africaine. Issu d'une illustre lignée de griots, il descendait directement de Balla Fasséké Kouyaté, le célèbre griot de l'empereur Soundiata Keïta. Cette ascendance prestigieuse l'inscrivait naturellement dans la tradition des djélis, ces gardiens de la mémoire et de la culture mandingue.
Très jeune, Sory Kandia Kouyaté quitte la cour royale d'un dirigeant local pour rejoindre une communauté d'artistes et se rapprocher de celui qui deviendrait plus tard le premier président de la Guinée indépendante, Ahmed Sékou Touré.
Rencontre avec Sékou Touré
Le tournant de sa carrière survient en 1951 lors d'un tournoi à Labé, en plein cœur du Fouta-Djallon. À seulement 18 ans, Sory Kandia Kouyaté anime avec virtuosité une soirée organisée pendant une tournée du futur président Sékou Touré. Impressionné par son talent, ce dernier l'invite personnellement à le rejoindre à Conakry.
À la capitale, Sory Kandia crée d'abord sa propre troupe de 12 éléments, avant d'intégrer les prestigieux Ballets Africains de Fodéba Keïta six mois plus tard. Cette collaboration marque le début d'une ascension fulgurante qui le mènera sur les scènes internationales.
Voix exceptionnelle
L'histoire raconte qu'un jour, lors d'un spectacle à Conakry, son microphone cessa de fonctionner. Sans se démonter, Sory Kandia déposa l'appareil et continua à chanter à pleine voix. La puissance naturelle de son chant subjugua l'auditoire, démontrant un talent brut et une maîtrise vocale exceptionnelle que nul ne lui avait enseignée.
Son mezzosoprano long, ample et vertigineux avait cette capacité unique à toucher profondément les auditeurs, même les plus insensibles. Sa voix, associée à une science du verbe extraordinaire, faisait de lui un maître incontesté des louanges, capable de formuler les compliments les plus audacieux avec une subtilité qui n'appartenait qu'à lui.
Ambassadeur musical de la révolution guinéenne
Après l'indépendance de la Guinée en 1958, Sory Kandia Kouyaté devient rapidement "La Voix de la Révolution". Sékou Touré, comprenant le pouvoir mobilisateur de cette voix exceptionnelle, lui confie en 1960 la direction de l'Ensemble instrumental et choral de la radiodiffusion nationale de Guinée, puis le nomme directeur adjoint du Ballet national Djoliba en 1964.
Véritable ambassadeur culturel, il représente la Guinée aux Nations unies et lors de nombreuses tournées internationales. Il parcourt l'Afrique, l'Europe (France, Royaume-Uni, Belgique, Allemagne fédérale), les États-Unis et même les pays du bloc soviétique. Sa voix porte le message révolutionnaire guinéen et les idéaux panafricanistes de Sékou Touré bien au-delà des frontières nationales.
Répertoire entre tradition et modernité
Le génie de Sory Kandia Kouyaté réside dans sa capacité à moderniser les chants ancestraux mandingues. Héritier des récits épiques et des techniques vocales séculaires, il sut y insuffler une sensibilité contemporaine qui trouvait écho auprès d'un public international.
Sa discographie témoigne de cette fusion réussie. Dès 1956, il enregistre "Nina", "Toubaka", "Malissadio" et "Chants de réjouissance" pour le label Vogue. "Nina", une chanson d'amour, marque un tournant révolutionnaire dans une société où les mariages arrangés étaient la norme. Cette œuvre pionnière inspirera de nombreux chanteurs ouest-africains à explorer le thème de l'amour romantique.
Avec le label national Syliphone, il enregistre "L'époque du mandingue" aux côtés de Sidikiba Diabaté, ainsi que les albums "Conakry", "Fouaba", "Tinkisso" et "N'na". Dans des chansons comme "Tara", il mêle habilement les notes traditionnelles du balafon aux rythmes latins alors en vogue, symbolisant l'ouverture de l'Afrique au monde.
Diplomate musical
Au-delà de son rôle d'artiste, Sory Kandia Kouyaté joua un rôle diplomatique significatif. En 1975, sous l'égide de Sékou Touré, il contribua à l'apaisement des tensions entre la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et le Mali. Grâce à sa maîtrise de l'histoire commune de ces nations issues du même empire, divisées par la colonisation, il parvint à réconcilier les présidents Sangoulé Lamizana et Moussa Traoré.
Reconnaissance internationale et foi islamique
Sa carrière fut jalonnée de récompenses prestigieuses. Il remporta le trophée du Festival de Bamako en 1956, la médaille d'or au Festival International du Folklore en Sicile en 1966, la coupe d'honneur (argent) au Festival Panafricain des Arts et de la Culture en Algérie en 1969, et le Disque d'or du Grand Prix de l'Académie Charles Cros en 1970.
Fervent musulman, il effectua le pèlerinage à La Mecque trois années consécutives, en 1973, 1974 et 1975, accompagné de ses sept enfants et de ses deux épouses.
En 1977, peu avant sa disparition, il participa au FESTAC 77, un festival majeur des cultures et arts noirs et africains qui se tenait à Lagos, au Nigeria, réunissant près de 60 pays.
Héritage indélébile
La trajectoire fulgurante de Sory Kandia Kouyaté s'arrêta brutalement le 25 décembre 1977 à Conakry, emporté par ce qui semble avoir été une crise cardiaque. Il n'avait que 44 ans. À sa mort, il fut élevé au rang de Commandeur de l'Ordre National de Guinée.
Sa disparition prématurée constitue l'un des "et si" les plus douloureux de l'histoire musicale africaine. S'il avait vécu quelques années de plus, il aurait probablement connu une carrière internationale comparable à celle de Miriam Makeba, qu'il précéda comme "Voix de l'Afrique".
Son héritage reste vivant, comme en témoigne le Trophée d'excellence qui lui a été décerné aux Victoires de la musique guinéenne en 2024. En 2015, le réalisateur Laurent Chevallier lui a consacré un documentaire intitulé "La Trace de Kandia", à l'initiative d'un de ses fils, Kabinet Kouyaté.
Considéré comme l'une des plus grandes voix que l'Afrique ait jamais produites, aux côtés de ses compatriotes Aboubacar Demba Camara, Kadé Diawara et Binta Laly, Sory Kandia Kouyaté demeure une référence incontournable dans l'histoire musicale de la Guinée et de l'Afrique de l'Ouest. Sa voix d'or, qui transcendait les cultures et les frontières, continue d'émouvoir les amateurs de musique africaine à travers le monde, témoignant d'un talent qui défie le temps.