Sékou "Le Gros" Camara, né en 1939 à Macenta en Guinée, est une figure emblématique de la culture guinéenne et un témoin vivant de l'indépendance du pays. À 19 ans, il a eu l'honneur de hisser le drapeau guinéen à Macenta le 2 octobre 1958 en tant que secrétaire aux arts et à la culture de la Jeunesse Révolutionnaire Démocratique Africaine (JRDA), et a assisté au discours historique d'Ahmed Sékou Touré face au général de Gaulle le 25 août 1958.
Trompettiste talentueux et administrateur du légendaire Bembeya Jazz National, créé en 1961, il a contribué de manière significative à l'éclosion de l'identité culturelle guinéenne et à la renommée internationale de cet orchestre, couronné meilleur orchestre africain des cinquante dernières années en 2011. Aujourd'hui octogénaire et membre de la chancellerie des Ordres nationaux de Guinée, élevé au grade de commandeur de l'ordre national du mérite en 2022, Sékou "Le Gros" Camara continue de transmettre aux jeunes générations les valeurs de patriotisme, d'abnégation et de solidarité qui ont forgé la nation guinéenne.
Introduction
Né en 1939 à Macenta, en Guinée forestière, Sékou Camara, affectueusement surnommé "Le Gros", incarne plus de huit décennies d'histoire guinéenne. Figure emblématique de la scène musicale africaine et témoin privilégié des moments fondateurs de l'indépendance guinéenne, cet artiste octogénaire a traversé les époques en portant haut les couleurs de son pays.
Témoin de l'indépendance : Un jeune homme au cœur de l'Histoire
L'année 1958 marque un tournant décisif dans la vie du jeune Sékou Camara, alors âgé de seulement 19 ans. Le 25 août 1958, il assiste en tant que témoin oculaire au discours historique du président Ahmed Sékou Touré face au général Charles de Gaulle. Ce jour-là, dans la salle qui accueille aujourd'hui le siège de la Haute Autorité de la Communication, le leader guinéen prononce ces mots restés gravés dans l'histoire : "Il n'y a pas de dignité sans liberté. Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage."
Pour le jeune Sékou Camara, ce moment représente bien plus qu'un simple discours politique. Il qualifie cette date "d'une date qui a marqué l'histoire de l'humanité toute entière". Selon lui, ce discours libérateur a permis à la Guinée, alors connue sous le nom des "Rivières du Sud", de gagner une reconnaissance internationale sans précédent.
Un acteur engagé de l'indépendance
Le 2 octobre 1958, Sékou Camara vit l'un des moments les plus mémorables de sa jeunesse. En tant que membre du Comité régional de la Jeunesse Révolutionnaire Démocratique Africaine (JRDA) et secrétaire aux arts et à la culture, il a l'immense honneur de hisser le drapeau guinéen à Macenta pour la première fois. Ce geste symbolique représente pour lui "un grand sentiment de satisfaction morale" et "un grand sentiment de fierté nationale".
Sa première rencontre avec le président Ahmed Sékou Touré en 1959 marque profondément le jeune homme. Lors d'une tournée dans l'intérieur du pays destinée à remercier les populations après le référendum du 28 septembre 1958, le président s'approche de lui et lui confie : "Je compte sur vous. C'est vous la Guinée de demain. N'abandonnez pas la lutte." Ces paroles resteront gravées dans sa mémoire et guideront son engagement artistique et patriotique.
Le Bembeya Jazz National : Une aventure musicale légendaire
La destinée artistique de Sékou "Le Gros" Camara prend son envol avec le mythique Bembeya Jazz National, orchestre créé le 15 avril 1961 à Beyla par le Commandant Emile Condé. Trompettiste talentueux et administrateur du groupe, il devient l'une des figures centrales de cette formation qui comptera initialement onze membres.
L'orchestre s'installe rapidement aux Jardins de Guinée à Conakry, où il connaît un succès phénoménal. La présence de stars comme Aboubacar Demba Camara, Sékou Diabaté à la guitare, et Sékou "Le Gros" lui-même attire chaque soir un public nombreux et enthousiaste. Le groupe se distingue par sa capacité à raconter des histoires au micro, créant une connexion unique avec son auditoire.
"Regard sur le passé" : Une chanson emblématique
En 1968, Sékou Camara est à l'origine de l'une des chansons les plus emblématiques du Bembeya Jazz : "Regard sur le passé". Ce titre s'inscrit dans le contexte de la révolution culturelle lancée par Ahmed Sékou Touré, qui souhaitait honorer la mémoire des héros anticoloniaux déportés par les Français, tels que Samory Touré exilé au Gabon et Alpha Yaya Diallo en Mauritanie.
À l'époque, le Haut-commissaire à la culture demande aux orchestres de la place – Kélètigui, Balla et Bembeya – de composer des chansons pour célébrer le retour des restes de ces héros. Malgré les réticences initiales d'Aboubacar Demba Camara, Sékou "Le Gros" parvient à convaincre ses camarades de l'importance de ce projet culturel et historique.
Le Bembeya Jazz National connaît un succès retentissant dans sa première décennie d'existence et au-delà. Le groupe contribue de manière significative à l'éclosion d'une véritable identité culturelle guinéenne, dans le cadre de la politique culturelle imposée par le président Sékou Touré dès l'indépendance. En avril 2011, l'orchestre reçoit le prix du meilleur orchestre africain des cinquante dernières années lors de la 8ème édition du festival des Tamani d'Or à Bamako, au Mali.
Les années difficiles et l'engagement constant
Depuis la mort d'Ahmed Sékou Touré en 1984, Sékou "Le Gros" Camara exprime ouvertement son désarroi face à l'abandon dont souffre le Bembeya Jazz National. En 2017, il confie sans détour : "Depuis la mort de Sékou Touré, on a eu aucune considération. Nous sommes abandonnés à nous-mêmes." Il compare même le sort de l'orchestre aux 315 usines laissées par Sékou Touré, toutes abandonnées après son décès.
Malgré ces difficultés de gestion et de management, l'artiste refuse de baisser les bras. Le groupe continue ses répétitions quotidiennes et travaille à la sortie de cinq albums pour reconquérir le cœur des mélomanes. Sékou Camara plaide pour un soutien étatique permanent plutôt que des sponsors événementiels.
Un engagement politique controversé
En 2019, Sékou "Le Gros" Camara fait parler de lui en prenant position dans le débat politique autour d'un éventuel prolongement du mandat du président Alpha Condé. Au siège du RPG Arc-en-ciel, il annonce que sa troupe entend porter "un message de campagne" et déclare qu'Alpha Condé "a besoin d'entendre que le peuple lui demande encore de continuer". Cette prise de position illustre son engagement constant dans la vie publique guinéenne, même si elle suscite des controverses.
Reconnaissance nationale
Le 31 octobre 2022, le président de la transition, colonel Mamadi Doumbouya, distingue Sékou "Le Gros" Camara en le nommant membre du Conseil de l'Ordre national du mérite. L'artiste-musicien est élevé au grade de commandeur de l'ordre national du mérite, en reconnaissance de son dévouement et des éminents services rendus à la nation. Cette distinction vient couronner une carrière exceptionnelle au service de la culture guinéenne.
Un message aux jeunes générations
Aujourd'hui membre de la chancellerie des Ordres nationaux de Guinée, cet octogénaire garde intact son patriotisme et son attachement aux valeurs qui ont forgé l'indépendance guinéenne. Il regrette toutefois que l'unité nationale d'antan soit aujourd'hui "foulée au sol par les politiciens".
Pour Sékou "Le Gros" Camara, les valeurs essentielles à transmettre aux nouvelles générations restent l'amour de la patrie, l'abnégation au travail et la solidarité entre fils et filles de la nation. Ces vertus sont, selon lui, indispensables pour l'unité et la prospérité de la Guinée, particulièrement à la veille du démarrage de l'exploitation du Simandou.
Sékou "Le Gros" Camara demeure un trésor vivant de la Guinée, un pont entre les générations qui perpétue la mémoire des luttes pour l'indépendance tout en continuant à enrichir le patrimoine culturel guinéen. Son parcours exceptionnel, de jeune militant de la JRDA à légende du Bembeya Jazz National, illustre parfaitement le destin d'une génération qui a vu naître et grandir une nation libre.